Violet Evergarden – Une étoile est née : Anima #11

NB : CE QUI SUIT N’EST AUTRE QUE LE SCRIPT DE LA VIDÉO VISIBLE CI-DESSUS.


Anima jehros violet evergarden

« Je crois que nous naissons deux fois. À notre naissance et au début de notre vie consciente. » Bon, c’est pas de moi, c’est de Joan Fontaine dans Lettre d’une Inconnue, que j’ai revu récemment. Mais cette assertion m’a semblé parfaitement symboliser le projet Violet Evergarden : une œuvre entièrement tournée vers l’éveil d’une adolescente à des sentiments humains que des années passées à servir d’arme froide et impitoyable avaient effacé. C’est sûr, s’intéresser aux émois d’une jeune fille en fleurs est un peu la marotte de Kyoto Animation. Mais postulat ne signifie pas scénario et implique encore moins une manière unique de le mettre en scène. Sur ce point, le studio a de la personnalité à revendre et ça tombe bien, la démarche se montre ici sensiblement différente.

Le choix d’un récit situé après une période de guerre est révélateur. Si KyoAni ne se gêne pas pour faire couler le sang au détour de quelques séquences, il est probable qu’une large majorité de productions actuelles en aurait fait ses choux gras. Au contraire, Violet Evergarden ne s’intéresse pas à la jeunesse du personnage-titre et aux événements vécus durant la guerre, mais à sa réinsertion sociale et professionnelle à la suite de celle-ci. Pas de quoi en faire un remake animé des Plus belles années de notre vie pour autant, malgré… quelques échos : la série n’en fait qu’un prétexte à la quête la plus connement romantique de l’histoire des quêtes connement romantiques : comprendre le sens des mots « Je t’aime », que son major lui aura prononcés avant de passer l’arme à gauche. Non, Violet ne va pas vraiment questionner son statut d’héroïne de guerre ni se soumettre aux métamorphoses que le monde a connu en son absence. Violet Evergarden est un mélodrame unilatéralement sentimental et le clamera régulièrement haut et fort.

Histoire d’amour impossible, rebondissements providentiels, stylisation extrême, musique emphatique ou mise en exergue de la sentimentalité seront donc au cœur d’une série consciente des conventions du genre, dont elle embellira la plupart et se réappropriera certains.

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C’est le cas du train, témoin de tant de séparations et amenant traditionnellement les personnages vers leur destinée. C’est sur l’un d’eux que Violet livrera son dernier combat et s’émancipera des ordre auxquels elle obéissait jusque-là pour vivre comme elle l’entend, reprenant ainsi en mains son propre destin.
De l’union de classes sociales opposées, motif du genre par excellence, Violet Evergarden lui substitue une voie plus symbolique encore : un soldat et son arme. C’est ainsi qu’elle est qualifiée par le frère du major et elle agit froidement comme telle, se contentant de répondre aux ordres sur le champ de bataille. De la même manière que l’Amour émancipe chaque amant de la place que le destin lui avait réservé, la quête de Violet la mènera à comprendre les sentiments du major autant que les siens, lui permettant ainsi de retrouver l’identité dont on l’avait privée
Et bien sûr, c’est aussi le cas des fameuses lettres écrites par Violet : couramment annonciatrices de mauvaises nouvelles ou support mélodramatique par excellence, elles offrent ici une libération émotionnelle qui permettent à expéditeur et destinataire de reprendre leur vie en main à mesure qu’ils en liront les mots.

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On retrouve ici tout le talent de KyoAni, et notamment de son réalisateur Taishi Ishidate, pour convoquer l’espoir dans la tristesse et l’exaltation dans les pleurs, pour rechercher et trouver en permanence cette trace de lumière dans l’obscurité. Qualifier A Silent Voice de larmoyant tenait déjà de l’oxymore, tant la réalisation lumineuse de Naoko Yamada apaisait la dureté des sujets abordés. Retenir de Violet Evergarden ses larmes et ses violons tient carrément du contre-sens, autant à l’aune du genre investi que d’un projet de mise en scène pensé pour faire émotionnellement sens. Ne pas être sensible à son lyrisme est une chose. Le lui reprocher revient à omettre l’essence de la poésie dont elle est initialement le nom, soit l’expression de sentiments exacerbés par la recherche d’une beauté formelle. Ces sentiments sont ceux de personnages amputés d’une partie de leur humanité : littéralement pour Violet, symboliquement dans le cas de ceux qu’elle va côtoyer puisque refoulant leurs émotions ou incapables de les exprimer. En se confessant à Violet, tous s’affranchiront de leurs tourments et permettront à la poupée de faire de même. Par leur mise en scène, Taishi Ishidate et sa bande vont donc eux aussi nous exhorter à lâcher prise et à ouvrir nos cœurs face à la sincérité de leur démarche.

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Cela passe en premier lieu par la recherche d’une charte graphique apte à invoquer ce lyrisme, voire à toucher l’élégie. En tant que sous-genre du lyrisme, le poème élégiaque exprimait une mélancolie liée à une souffrance amoureuse ou à la mort, et ce de manière particulièrement expressive. C’est bien simple, toutes ces caractéristiques concernent quasiment chacun des protagonistes de Violet Evergarden, de son héroïne solitaire à ce soldat aux portes de la mort, en passant par ce frère alcoolique ou ce père endeuillé.
Et quitte à manier l’euphémisme, l’ambition visuelle de la série est à la hauteur de ses inspirations littéraires.

Dans Violet Evergarden, le lyrisme est indissociable de la nature. C’est toujours en son sein, à travers les voyages de Violet, que les vérités intimes se révèlent. La sensibilité portée par la mise en scène sur l’environnement nous renvoie d’ailleurs aux préoccupations du mouvement impressionniste : si le trait fait majoritairement dans le figuratif, l’accent porté sur la représentation de la lumière et différents artifices placent la série dans le sillage des impressionnistes. On nous donne à voir le fourmillement du monde et son impermanence, notamment à travers de nombreux timelapses ou fondus-enchaînés nous montrant un lieu évoluer au fil du temps. Or, c’est un motif récurrent dans les séries impressionnistes. Violet elle-même pourrait se voir comme une incarnation des femmes à l’ombrelle chères à Claude Monet. Ainsi, la série serait placée sous la lumière des paysages atmosphériques du maître. En mettant en scène les variations du paysage en fonction du climat ou de la luminosité ambiante, on permet de contempler la beauté de ces instants fugitifs où un rayon de lumière traverse un nuage, où un reflet rend la surface de l’eau féerique. Il s’agit donc de mettre en scène l’ineffable : en capturant un instant changeant qui se dérobe bien vite au regard, on l’immortalise et on permet au spectateur d’y plonger. Par l’embellissement de la nature (lens flare, saturation des couleurs, composition harmonieuse des paysages, même esthétisation du champ de guerre, etc), c’est bien une logique impressionniste que l’on suit, à savoir représenter la perception que l’on a du paysage à un instant T, plus que le paysage lui-même.

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Dans une sorte de mariage sublime et pas si improbable entre autochromes et technicolor, l’anime évoque donc un passé pictural bien connu tout en proposant une nouvelle manière de le restituer. Les emprunts de KyoAni à toute une imagerie passéiste – fut-elle picturale, cinématographique, architecturale ou géo-politique – sont tout entiers tournés vers la matérialisation d’un univers fantasmatique et mental où chaque ambiance, chaque couleur, chaque ombre et lumière semble porter en elle les enjeux émotionnels en cours. Bref, c’est flamboyant, grandiloquent, exaltant et porté par un amour obsessionnel du détail. Violet Evergarden n’est ni plus ni moins qu’un nouveau standard à l’échelle de son studio et pour peu que l’on passe outre les effets de style parfois outranciers de son montage, la série peut se voir haut la main comme l’une des plus accomplies de l’animation japonaise contemporaine.

Vous l’avez compris, Violet Evergarden embrasse pleinement le mélodrame et se joue de tous les pièges dans lesquels il lui était facile de tomber. Entre sa capacité à nous faire accepter une quête cucul la praline ou celle de nous faire fondre en larmes avec l’histoire la plus convenue possible, la série dégage une sérénité incroyable qui se traduit dans sa réalisation.

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Et pas question de se limiter là à sa beauté. Celle-ci est éblouissante, indéniable, mais ne prend de véritable envergure qu’à travers le sens qu’elle véhicule ; là où elle aurait laissé éclater la niaiserie du récit sans une mise en scène apte à la contenir pour mieux la transcender.
Non, Violet Evergarden va au-delà du « beau » dès lors qu’elle parvient à détruire les limites d’une structure un brin redondante dont on a parfaitement saisi la mécanique au bout de 2 épisodes. Si en tant que poupée, Violet apprendra à mettre des mots sur les émotions de ceux qui se confient à elle, la mise en scène se chargera de les matérialiser.

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Les idées visuelles ne manquent pas : un médaillon évoquant la couleur des yeux d’un être cher – il perdra d’ailleurs l’un d’eux en plein combat, le désespoir d’un ancien soldat exprimé par une bouteille se vidant sur son visage, un tableau oblique témoignant de la vie chaotique d’un écrivain (par ailleurs surcadré par un environnement flou, pesant et bordélique), deux violettes esseulées à côté d’un canon, des jeux de miroirs entre deux plans qui traduisent l’évolution d’un personnage, Violet acculée en bord cadre ou surcadrée par les vestiges du passé dans un moment d’introspection, et encore tant d’autres… La série sait guider nos émotions en exaltant celles de ses personnages. Si beaucoup verront en Violet Evergarden une déclaration d’amour aux mots, à leur sens et à leur pouvoir d’évocation, celle-ci accorde au moins autant d’importance à ceux d’une image. À tel point, parfois, que les mots paraissent au mieux complémentaires, au pire superflus à l’aune des plans qui les englobent.

Dès le premier épisode, quand le patron de Violet filera la métaphore à son sujet, la ramenant à son état de corps en feu consumé par les blessures du passé, la mise en scène l’associera à la flamme dansante d’une lanterne. Mais plus que par ce personnage, et de manière très régulière au cours de la série, Violet se verra ramenée à cet état par l’éclat flamboyant de la photographie, notamment lors des moments d’introspection associés au major, telle une réminiscence d’une promenade en sa compagnie ou du feu dévastant le champ de bataille. Ainsi, en tant que flamme, elle brûle de l’intérieur et s’estompe progressivement. C’est d’ailleurs sur un blanc immaculé que Violet découvrira la tombe du major, comme si elle s’était éteinte à cet instant.
Mais en tant que flamme, elle illumine aussi les personnages, qu’elle conduit en dehors de l’obscurité. La mise en lumière de Violet se fera donc au sens propre – comme avec ce découpage signifiant la fascination qu’elle peut exercer sur autrui – comme au figuré.
Violet est donc la lumière vive qui manque à l’accomplissement de certains personnages. Qui les appellera à la confession et qui s’amenuisera ensuite, comme si les sentiments des autres apaisaient ses maux en même temps qu’elle soigne les leurs. Rayons du soleil, lanterne ou feu de cheminée… la lumière englobe la jeune fille – ou émane d’elle : elle est tantôt une comète – c’est pas moi qui le dit, mais ce jeune homme ; tantôt un soleil, une étoile réchauffant les âmes et guidant les voyageurs par son rayonnement. Les guidant hors de leur déchéance… ou vers la mort. On se rappellera au passage qu’en période de guerre, c’est elle qui était dans l’obscurité. La flamme qui la guidait était bien évidemment placée… du côté du major.

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Mais revenons au soleil : l’analogie astrologique paraît facile mais est clairement guidée par la mise en scène d’Ishidate. Pour lui, le ciel semble représenter l’accès à un état supérieur : celui d’une élévation par les sentiments, ou à tout le moins celui d’une spiritualité retrouvée.

Le ciel lie le passé au futur, il en est une constante, le témoin d’un changement entre deux états. C’est toujours pas moi qui le dit, c’est explicitement l’objet de l’épisode 6 et de sa thématique de la transmission. C’est ici, au dessus des nuages, que Violet se confiera pour la première fois, à la faveur de la mélancolie d’une nuit étoilée et apprenant ce qu’est la solitude. Plus tôt dans la série, elle accomplissait la volonté de son major, qui était de lui montrer une vue panoramique de Leiden. Dans le même épisode, un ancien soldat tentait de se raccrocher aux étoiles autant qu’à une tour symbole d’un amour fraternel. Dans l’épisode 10, un nuage accompagne le passage à l’âge adulte d’une fillette. Et je ne m’étendrai pas sur les nombreux plans figurant des fleurs épanouies sur fond de ciel étoilé. Des plans reliant le ciel à la Terre et concluant les arcs de plusieurs personnages, comme pour signifier l’union retrouvée du corps et de l’âme. Un plan qui concernera naturellement Violet lors de la conclusion de la série.
« C’est une sensation remarquable de tendre la main et toucher les étoiles. De Franck Borzage à Makoto Shinkai, en passant par Kenji Mizoguchi ou James Cameron, l’image céleste a nourri les plus grands mélodrames de l’histoire du Cinéma. Sa réappropriation par KyoAni, couplée a la partition extraordinaire d’Evan Call, confère à Violet Evergarden une vraie ampleur émotionnelle.

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Car si fort heureusement, le ton sait se poser quand le scénario le lui dicte, il reste que l’anime se réserve quelques moments d’émotion forte, particulièrement quand on s’y attend le moins.

Prenez par exemple le désormais fameux dixième épisode. Une mère malade, une fillette solitaire à qui on ne veut rien dire, Violet qui se retrouve à écrire des lettres pour on ne sait qui… Très vite, le spectateur lambda a parfaitement saisi de quoi il retournait. L’histoire est convenue, les enjeux de cette intrigue rebattus… Et pourtant, comme tant d’autres, j’ai pleuré. Pas au moment où l’enfant laisse éclater sa tristesse, non. La scène est poignante mais n’est rien face à la conclusion mettant Violet en scène. Et pour cause : aussi cliché puisse-t-il paraître, l’épisode change les règles établies jusque-là. Pour la première fois, la série ne s’intéresse pas à l’expéditeur des lettres mais à son destinataire. Et pour la première fois, la mise en scène adopte longuement le point de vue d’un personnage, là où leurs pensées sur Violet nous étaient jusque-là communiquées par une voix-off.
L’épisode est ainsi centré sur une gamine qui joue avec sa poupée à « faire semblant », semble avoir du mal à comprendre ses émotions, avant de révéler qu’elle savait pertinemment ce qui se passait autour d’elle. Soit exactement le même comportement que Violet, qu’elle révélera lors de la conclusion. Par ses partis-pris, la mise en scène ne nous partageait en réalité pas tant le point de vue de la fillette que celui de notre héroïne, enfin capable d’appréhender pleinement les émotions humaines. Il s’agit là d’un premier accomplissement de son parcours émotionnel : après avoir compris le pouvoir des lettres dans l’épisode précédent et la notion d’empathie lors de sa rencontre avec un écrivain, elle est donc désormais capable de se mettre à la place des autres et de partager leur ressenti. Il n’est d’ailleurs pas interdit de voir dans cette petite fille l’innocence et la pureté qui lui ont été enlevées, et qu’elle peut enfin retrouver. Par la simplicité de son scénario et son projet de mise en scène, parce que tout nous est immédiatement compréhensible, l’épisode nous place dans la peau de Violet, dans son empathie et son acuité retrouvées. À l’inverse, son comportement agit comme un trompe-l’œil, elle ne semble encore être que la poupée pragmatique que l’on connaît : son bouleversement final n’en sera que plus déchirant.

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Rainer Werner Fassbinder disait que « Plus un film est beau, fabriqué, mis en scène et peaufiné, plus il est libre et libérateur ». Sur ce point, il est clair que Violet Evergarden remplit son rôle avec brio, en parfait écho à la libération de ses personnages. Pour autant, il paraît bien impossible d’affirmer que la série accédera à la postérité : l’anime n’a par exemple pas l’assise sociale ou politique des plus grands représentants du genre, de celles qui l’aurait fait accéder à leur dimension. Violet Evergarden n’a pas ce genre de considérations, qui plus est dans la peinture d’une guerre réduite à sa plus essentielle expression. En témoignent les opposants, simplement qualifiés d’ « extrémistes » et de « modérés », ou des noms de deux camps, Intense et Menace. Si les mélodrames les plus mémorables avaient à cœur de parler d’une époque, les artistes de KyoAni soulignent malgré eux les minces préoccupations de l’animation japonaise actuelle et ne risquent pas de faire avancer la cause du genre mélodramatique, a fortiori en lui supprimant les enjeux sociologiques dont il a toujours été empreint.

Oui mais voilà : le cœur a ses raisons que l’art de la mise en scène connaît parfois parfaitement. À travers ses aspirations cinématographiques, Violet Evergarden rappelle que le premier violon venu ne sera jamais suffisant pour faire exister des personnages et explorer leurs tourments. Par la rigueur de sa réalisation et la passion communicative de ses créateurs, par l’intensité de ses émotions et sa mémorable beauté, la série a fait de sa froide héroïne l’un des personnages dégageant le plus de chaleur humaine de cette saison d’anime. Non, elle ne révolutionne rien, n’est même pas subversive ; mais par son genre, sa maîtrise et ses ambitions, elle reste une alternative au tout-venant. Imparfaite, probablement. Didactique, parfois. Maladroite, certainement. Mais assurément l’une des plus belles, de celles qui feront taire les nuances à mesure que les images feront parler les émotions. J’en ai d’ailleurs déjà trop dit et vous l’avez très bien compris : Violet Evergarden porte la marque des grandes séries, dont on n’a pas envie de parler. Juste d’y penser.

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