Opus : Anima [Hors-Série]

NB : CE QUI SUIT N’EST AUTRE QUE LE SCRIPT DE LA VIDÉO VISIBLE CI-DESSUS.

Alors en pleine écriture de Miller’s Crossing, les frères Coen connaissent des difficultés : le développement du film ralentit, et le duo souhaite s’éloigner temporairement des problèmes qu’il rencontre. En résulte l’écriture, en seulement trois semaines, du scénario de Barton Fink. Palme d’or en 1991, Barton Fink est un film qui se mérite. Œuvre à la croisée des genres, proche de la mise en abyme ; à la fois dense, extrêmement symbolique et riche de sens, le long-métrage dépeint le quotidien d’un auteur de pièces de théâtre à succès, parti tenter sa chance en tant que scénariste à Hollywood. Environnement reflétant la psyché du personnage, mise en scène plongeant dans l’âme de son protagoniste… Sous couvert d’une description cynique du Hollywood du début des années 40, Barton Fink développe en sous-texte une réflexion saisissante, aussi surréaliste que désenchantée, sur la création artistique au sein d’une industrie broyant les libertés individuelles.

Lorsqu’il évoque l’extraordinaire Mind Game de Masaaki Yuasa, le réalisateur Bill Plympton le qualifie de Citizen Kane de l’animation. Un rapprochement tout sauf hasardeux à l’aune de leur statut de premier long-métrage et de la maîtrise totale de leur art. Bien sûr, ce genre d’analogies a ses limites et Plympton n’entend probablement pas comparer Yuasa et Orson Welles. Mais il est des comparaisons plus instinctives que d’autres, et à la vision de Barton Fink succède le souvenir immédiat d’un manga abordant sensiblement les mêmes thématiques par le biais de la mise en abyme et d’une approche psychologique et visuelle de son sujet.

Opus Satoshi Kon Opus Satoshi Kon

Opus part d’un postulat classique mais redoutable : alors en pleine finalisation d’un manga dont il est le créateur, un mangaka va se retrouver littéralement aspiré à l’intérieur de celui-ci. Au contraire des frères Coen, jouant la carte de la mise en abyme par le biais de leur mise en scène, Satoshi Kon l’aborde donc plus frontalement, par son scénario. Le procédé a depuis longtemps fait ses preuves, et l’efficacité d’Opus sur ce registre est évidente : Kon ne se gêne pas pour enchaîner les gags liés à la rencontre entre l’auteur et ses personnages, et ne manque pas d’exploiter toutes les possibilités visuelles et narratives liées à son concept. Les rebondissements sont légion, et simplement brillants en ce qu’ils assurent un spectacle haletant et le renouvellement constant des enjeux.

Bref, Opus se contenterait de ça qu’il serait déjà un manga indispensable à votre bibliothèque. Mais sa richesse est telle qu’elle confine, au pire, au vertigineux.

Opus Satoshi Kon

Le choix d’un mangaka en guise de personnage principal en est bien sûr l’indice le plus évident. Car qui dit mangaka dit industrie du manga et ses spécificités, dont la plus essentielle est d’ailleurs présentée dès les premières pages. Prépublication sous forme de chapitres, pression de l’éditeur, sondages exprimant le degré de satisfaction des lecteurs, rythme infernal de publication… Chaque manga ou presque résulte de la capacité d’un auteur à concilier ces impératifs avec ses propres aspirations. Faire de l’un d’eux le protagoniste d’Opus est donc l’occasion pour Satoshi Kon d’orienter son récit du côté de la métafiction. Au-delà du récit captivant qu’il narre de prime abord, le manga aborde donc les particularités d’un système de production qui bride la créativité et tend à uniformiser les œuvres qui en sont issues. En tant qu’acteur actif du processus de création, le lecteur est d’ailleurs régulièrement pris à partie par Kon, lequel l’interpelle notamment sur ses envies d’une violence si habituelle qu’elle en devient banale. Polar, science-fiction, fantastique… Autant de genres par essence extrêmement codés, que le mangaka investit pour mieux les détourner et ainsi questionner le lecteur sur ses attentes, ou en tout cas sur ce qu’il croit considérer comme telles.

Mais non content de se poser en un idéal de divertissement capable d’autopsier ses fondations, le manga se double d’une dimension psychologique et intime toute naturelle, de la part du réalisateur de Millennium Actress. Après tout, si Opus dépeint une industrie conditionnante, Kon se donne toute latitude pour s’interroger sur la place qu’il y occupe en tant que créateur.

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Le titre du manga dans lequel prend place l’intrigue est Résonance. Pour le moins évocateur, celui-ci fait référence à son propre concept, selon lequel des âmes peuvent être reliées entre elles. Une idée purement diégétique en apparence qui fait pourtant sens bien au-delà des stricts enjeux du récit.
Avec ses lunettes, ses trois poils sur le menton et son addiction aux cigarettes, il y a du Satoshi Kon dans Chikara, le héros d’Opus, dont la coiffure et certains traits évoquent directement Rin, l’un de ses personnages. Si les films du futur cinéaste nous apprendront que pour lui, réel et fiction dialoguent entre eux, Kon en était déjà convaincu bien avant Perfect Blue. Le mangaka fait du héros son alter-ego, ce dernier faisant logiquement de même avec sa création, s’inspirant de son environnement et de ses occupants pour donner vie à son univers. En quelques pages, Kon établit ainsi la fiction comme émanation du subconscient du créateur, figure démiurgique et mégalo créant le monde à son image. Il est un Dieu omnipotent, responsable du destin de ses personnages, se servant du réel pour agir sur le virtuel. Une analogie littéralement mise en scène dans Opus mais que Kon va pousser bien plus loin. En effet, quelle importance un dieu a-t-il par rapport à sa création, quand il est lui-même soumis à quelque chose qui le dépasse, tel le mangaka face à la pression du public et de son éditeur ? Par extension, comment exister en tant qu’individu quand notre libre-arbitre est ainsi soumis à l’influence de forces extérieures ? Qu’est-ce qui définit le libre-arbitre dans un tel contexte ?

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Des questions qui travaillent vraisemblablement Satoshi Kon au moment de l’écriture d’Opus, après plus de dix ans passés dans l’industrie du manga, et ce au moment même où sa collaboration avec Mamoru Oshii, sur Seraphim, bat de l’aile au fil des désaccords entre les deux hommes. À travers ces interrogations, Satoshi Kon opère une véritable catharsis, couche sur le papier ses questionnements existentiels tout en illustrant rien de moins que le concept même de processus créatif.

Opus Satoshi Kon

Concrètement, Opus n’est donc rien d’autre qu’une exploration de l’âme de Satoshi Kon, la mise en scène du ça, du moi et du surmoi chers à Freud. Le ça est la part la plus inconsciente de l’homme, la partie pulsionnelle de notre psyché. Il n’obéit qu’aux désirs et va chercher à les satisfaire. Le surmoi, c’est l’agent qui va filtrer ces pulsions, qui va interdire leur assouvissement par le biais de normes, qu’elles soient morales, sociales ou culturelles. Le moi est ce qui va résulter du conflit entre le ça et le surmoi. C’est la partie la plus consciente de notre être, qui adapte les pulsions à la réalité extérieure.

Dans l’intrigue, Chikara va se retrouver mêler à l’opposition, littérale, entre Rin et Le Masque, l’antagoniste du récit. Ce dernier a pour ambition de devenir un dieu, sa volonté est d’élever spirituellement l’humanité en lui inculquant ses principes et en la modelant littéralement à son image. Il est le ça, un personnage uniquement guidé par les pulsions qui l’animent et qui reflète l’ambition du mangaka. Il affronte donc logiquement le surmoi, incarné par Rin. A contrario de son créateur, se sachant bridé dans ses intentions, Rin est un électron libre, refusant sa condition et aspirant à jouir d’une liberté absolue. Il combat le masque pour l’empêcher d’atteindre son but. Le moi est évidemment incarné par Chikara, et par extension par Satoshi Kon. À travers les mésaventures de son avatar, Kon exprime ainsi ses désirs de liberté, son ambition qu’il sait mégalo et les situe à l’aune de ce qu’il est véritablement. Car pour lui, la création est d’abord le résultat de la lutte du créateur avec lui-même, ses désirs, ses déviances, ses paradoxes. La planche qui doit mettre fin à Résonance, et donc lui conférer une totale intégrité, met donc naturellement en scène la fin du combat entre Rin et Le Masque.

Les dialogues fonctionnent à ce titre sur un double niveau de lecture et en disent long sur les états d’âme du créateur à des moments-clés du processus créatif. C’est ce qu’illustrent aussi certaines séquences tenant a priori du pur concept de SF, tel ce voyage dans le temps renvoyant directement aux peurs de l’auteur, à cette volonté de réécrire l’histoire afin de ne pas avoir à affronter le syndrome de la page blanche. Tout le génie de Satoshi Kon réside ici, dans cette capacité à faire ressentir au lecteur les enjeux de concepts purement intellectuels, au gré d’idées visuelles tout simplement imparables.

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Comme dans ses films, Satoshi Kon est obsédé par l’image et par ce qu’elle peut véhiculer. La compréhension émotionnelle lui importe plus que n’importe quel dialogue, attachant par conséquent une attention primordiale à la cohérence de son univers. Un univers mental donc, où le cheminement créatif prend la forme d’un récit où les genres s’entremêlent et cohabitent en un tout homogène, dans un monde fait de trous reliant entre eux chaque pan de notre imaginaire. Kon y dévoile ses aspirations cinématographiques à travers la précision de son découpage, y exprime l’identification à ses personnages à travers ce mangaka vivant les supplices qu’il réservait jusque-là à ses protagonistes. Opus est donc surtout un manifeste, la profession de foi d’un homme pour qui l’imaginaire est une part de notre réalité. Une part où des personnages sont littéralement vivants, acquièrent leur propre autonomie, développent leur propre conscience et leur propre mythologie.

Si pour Kon, les mangas constituent des univers aussi vivants que le nôtre, ils n’en demeurent pas moins incomplets, à l’intégrité mise à mal par nature. L’ironie du sort voudra d’ailleurs que le manga finisse inachevé du fait de l’arrêt du magazine qui le publiait. Manga sur la création, sa puissance d’évocation, l’omnipotence et l’influence de l’imaginaire, la condition de créateur, le libre-arbitre, le monde moderne, véritable visite guidée de l’esprit de son auteur, et aussi plus simplement une histoire passionnante et brillamment menée, Opus est tout cela à la fois.
Le lire, c’est tout comprendre de la création. De la même manière que Mind Game serait le Citizen Kane de l’animation, Opus est donc, à n’en pas douter, le Barton Fink du manga.

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