Aku no Hana / Les fleurs du mal : Anima #8

NB : CE QUI SUIT N’EST AUTRE QUE LE SCRIPT DE LA VIDÉO VISIBLE CI-DESSUS.
Vidéo co-écrite avec l’ami Meloku (@_Meloku), de chez Nostroblog


les fleurs du mal manga

Au détour d’une scène d’Aku no Hana, le protagoniste Takao emmène une amie dans une librairie de quartier afin de lui offrir Les fleurs du mal, de Charles Baudelaire, livre pour lequel il se passionne. Au gré de ses recherches, l’adolescent tombe sur un livre d’André Breton, à propos duquel il se permet une petite digression pour rappeler à son amie – et donc au lecteur – que le monsieur est à l’origine du surréalisme. Takao explique en une phrase en quoi cela consiste, avant de clore son aparté par « mais le surréalisme, c’est bien plus que ça !». Bien qu’anodine dans le cadre du récit, cette phrase comporte en son sein tous les enjeux du manga. Car en tant que mouvement culturel et artistique, le surréalisme s’est progressivement défini comme une volonté de libérer l’inconscient de la raison ou des contraintes sociales. Selon André Breton, le surréalisme exprime les réalités du rêve et du désir et doit permettre à l’inconscient de s’exprimer librement, de remettre en cause les valeurs établies. Bref, il est un « automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer le fonctionnement réel de la pensée ».
Ceux d’entre vous qui ont lu le manga ou vu la série qu’elle adapte verront tout de suite où je veux en venir : dans Aku no Hana, Takao est victime d’un chantage de la part d’une camarade de classe, qui le poussera à se libérer des chaînes de la pression sociale pour remettre en question ses acquis moraux et ainsi s’interroger sur le sens de sa propre vie. Le parallèle avec le surréalisme tombe donc non seulement sous le sens, mais en plus conditionne-t-il ni plus ni moins que l’intégralité du récit et la manière de le mettre en scène.

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Comme le courant surréaliste, Aku no Hana est une histoire de remise en question, de libération. Par ce « contrat de perversion », comme Sawa l’appelle, Takao va devoir se confronter à ses vices et aux conséquences qu’ils entraînent, par le biais d’un cheminement introspectif conflictuel. Une démarche narrative qui se devait d’aller de paire avec une mise en scène véhiculant les mêmes sentiments contradictoires.

Pour peu surprenant qu’il soit sur le plan d’une intrigue directement reprise du matériau d’origine, l’anime Aku no Hana, réalisé par Hiroshi Nagahama, est exemplaire sur ce point. De la même manière que Takao va apprendre à s’émanciper de la pression sociale ou que le surréalisme s’emploie à remettre en cause les valeurs établies, la série surprend son spectateur dès les premières images. Par son seul emploi d’une rotoscopie, disons… dégueulasse, Aku no Hana nous plonge d’emblée en pleine vallée dérangeante. Conjugaison d’une animation dite réaliste et d’un chara-design épuré, les personnages procurent un certain malaise, une sensation d’étrangeté volontairement recherchée par Nagahama. Anti-moe au possible, l’anime cherche à provoquer une réaction, voire un rejet. En écho au parcours intime de son protagoniste, qui révélera sa haine du monde qui l’entoure au fur et à mesure de l’histoire, Aku no Hana s’oppose alors au tout-venant d’une industrie de l’animation japonaise à l’esthétique uniformisée. Et tel un Takao poussé à mettre en doute les normes qui façonnent le monde, le spectateur est invité à accepter une charte graphique qui lui est inhabituelle. Pour la petite histoire, Nagahama avait dans un premier temps refusé l’adaptation du manga, à l’époque où celle-ci devait être réalisée de manière plus traditionnelle. Aku no Hana est par ailleurs connue comme étant la première série d’animation japonaise entièrement réalisée à l’aide de la rotoscopie.

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Déconstruire ses habitudes pour mieux les questionner, tel est le principal enjeu thématique de la série, que Nagahama va s’approprier par sa mise en scène. Car s’il suit l’exact scénario du manga, allant jusqu’à reprendre la moindre petite ligne de dialogue, c’est pour mieux surprendre son spectateur avec les spécificités de son médium. Au confort procuré par le classicisme du manga de Shûzo Oshimi fait donc face l’inquiétante étrangeté diluée au fil des épisodes de la série.
Il suffit en effet de quelques plans pour perturber la routine d’un univers très familier qui semble pourtant cacher quelque chose de plus insidieux. Un parti-pris que l’on ne peut que saluer à l’aune des événements, amenant l’auteur à aller au-delà des apparences, à mettre ses personnages à nu – parfois littéralement, à explorer l’âme humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus déviant. Plutôt que d’opposer normalité et perversité, le manga en fait même deux faces d’une même pièce et dans Aku no Hana, les entités et les ressentis paradoxaux ne manquent pas, participant de sa cohérence et de sa complexité psychologique. La série le résume d’ailleurs brillamment dans son ending, dans lequel deux voix de synthèse masculine et féminine, mécaniques et sans personnalité, essaient de chanter de concert sans trouver l’harmonie.

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Dans l’anime, la simplicité des personnages contraste ainsi avec des environnements ultra-détaillés, à la fois sublimes et oppressants. La mise en scène n’hésite pas à réutiliser des cadres qui nous sont familiers pour refléter l’ennui existentiel de Takao, portés par une musique évoquant très souvent les compositions lancinantes de Trent Reznor et Atticus Ross dans The Social Network, avec qui série et manga partagent un protagoniste qui ne comprend pas le monde dans lequel il erre, et inversement. Ce monde prend la forme d’une ville entourée de montagnes et qu’il ne semble pas possible de quitter, comme le souligneront Sawa et l’un des plans les plus récurrents de l’anime, cette vue sur un carrefour surplombé par un miroir ramenant constamment ses utilisateurs à leur point de départ. Cette ville est la prison mentale des protagonistes, elle représente la norme dont il chercheront à s’échapper. Une idée extrêmement évocatrice qui permet à Aku no Hana de dépasser le cadre du thriller psychologique en le doublant d’une fascinante peinture du spleen existentiel. Takao devra ainsi affronter la ville, se confronter à de multiples regards – celui des autres bien sûr mais aussi le sien, celui de la fleur ou de Baudelaire – pour mieux prendre conscience de lui-même et se construire. Un long chemin vers la quête de soi en somme, comme l’exprime la série à travers le pari de très longues plages muettes et contemplatives laissant ses personnages errer seuls avec eux-mêmes.

Un chemin qui ne trouvera aucun aboutissement dans la série, qui n’a toujours pas connu de deuxième saison. Elle laisse donc en suspend le sort de Takao, coincé entre deux filles opposées incarnant chacune deux modes de vie a priori antinomiques.
Nanako, fille la plus populaire de sa classe, la plus séduisante mais aussi la plus indigente et sans surprise, s’oppose à Sawa – l’extravertie, détestée de tous, sans filtre et qui a des envies d’ailleurs. L’une est le miroir déformant de l’autre, elles représentent les questionnements moraux de Takao, la norme et la perversité. Cohérente jusqu’au bout, la série va donc épouser le basculement progressif de son protagoniste de la normalité à la perversité, du confort à la remise en question, au sein de sa structure même. Parmi ses treize épisodes, les six premiers suivent un adolescent banal, amoureux de Nanako, quand les six derniers le voient basculer vers Sawa et faire face à sa vraie nature. Entre les deux, l’épisode 7 représente le point de rupture où les masques tombent, les frustrations s’évacuent, l’être humain épouse ses pulsions dans un ballet surréaliste où la colère se mêle à l’allégresse, l’encre à la sueur, dans un chaos érotique laissant très clairement évoquer un acte sexuel ; comme si Takao et Sawa venaient de faire l’amour.

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Au-delà de cette séquence proprement surréaliste, un symbole visuel se dresse et revient incessamment : la Fleur du Mal. Plus que de Baudelaire, on parle ici de la représentation d’Odilon Redon, peintre symbolique par excellence qui signe la couverture japonaise de l’édition que possède Takao ; et anecdote qui a son importance : il est l’artiste fétiche du mangaka. Le jeune protagoniste est d’ailleurs fasciné par cette Fleur à tel point qu’il la grave aussi bien dans son esprit que sur le sol de sa classe. Figure surréelle, elle plane sur la ville observant Takao de son œil malsain tel un miroir introspectif. Pour le lecteur, elle fait office de point d’ancrage vers la poésie surréaliste servant à mettre à nu le personnage et à abolir ses contraintes morales, en dénotant avec le terrain connu que nous offre le classicisme du manga.

Car si l’anime dérange le spectateur en lui proposant un esthétisme sortant de la norme, le manga s’enlise en effet dans le classicisme, afin de conforter son lecteur dans des codes visuels qu’il connaît déjà. À l’image des trois premières couvertures japonaises de l’œuvre, présentant chacune un des protagonistes en noir et blanc avec une bulle de dialogue, tout nous rappelle que l’on lit un manga, dans le dessin de Shûzo Oshimi.

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Les expressions des personnages sont exagérées, que ce soit en rougissant leurs joues ou à travers des gouttes de sueurs. Les sentiments de Takao sont accentués par des trames dont nos yeux ont l’habitude, le dynamisme par des lignes de vitesse tracées à la règle… Même le découpage est propre. Trop propre pourrait-on dire tant il ne réserve aucune surprise. En préjugeant ainsi de son style, Aku no Hana a tout d’un manga lambda. Et pourtant, en s’y penchant de plus près, on trouve dans cet excès de classicisme un message artistique fort : les codes que le lecteur connaît et reconnaît sont là pour le rassurer. Cette norme périclite au même rythme que le protagoniste s’enfonce dans les méandres de la perversion.
Le tracé droit et propre devient sale par l’ajout d’une multitude de traits aussi bien sur le visage des personnages que dans les éléments du décors. Les lignes de vitesse, elles, se tordent, accentuant de fait l’ambiguïté du ressenti de Takao et ses camarades.
Lire Aku no Hana est en définitive une expérience, pour un lecteur qui vivra le même cheminement que le personnage principal : tous deux sont prisonniers d’une certaine norme, l’une imposée par la pression morale et l’autre par l’auteur, et devront s’en libérer. Pour cela, ils auront l’aide d’un guide, Sawa pour Takao et Shuzo Oshimi en personne pour le lecteur.

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Impossible également de parler d’Aku no Hana sans évoquer l’œuvre de Baudelaire. Bien qu’étudié au France, Les Fleurs du Mal est un recueil de poèmes méconnu des jeunes japonais et pour lequel se passionne Takao. Et pour cause, en se succédant, les textes du poète narrent la descente aux enfers d’un homme qui se sent incompris, vivant dans un monde de chaos. Il tente de s’en échapper à travers l’art et la Femme, qu’il voit comme une muse, pour atteindre ce qu’il nomme l’idéal. Sauf qu’il se heurte à la désillusion, un mur le menant au spleen, un état d’angoisse existentielle.
Si Takao est bouleversé en lisant Les Fleurs du Mal, c’est parce que le parcours décrit par Baudelaire fait écho à ce qu’il est, et au cheminement intérieur qu’il accomplira dans l’œuvre.

Mais plutôt que de noter les similitudes entre le recueil et le récit inventé par Shûzo Oshimi, intéressons-nous plutôt à l’influence de la forme sur le ressenti du lecteur. Car le lien entre Aku no Hana et Les Fleurs du Mal, recueil précurseur du surréalisme, saute au yeux.

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Que la base soit réaliste ou classiciste, on s’éloigne rapidement des catégories que l’on pouvait préjuger afin de basculer vers le surréalisme. Ce qui se déroule dans le récit a un sens plus profond que ce que nos yeux perçoivent. Si le vol de vêtements de sport peut être considéré comme un fait divers dans notre réalité, la scène de peinture dans la classe s’éloigne du domaine de ce qui est envisageable. On comprend alors qu’il s’agit d’une métaphore servant à montrer la libération de contraintes morales comme un exutoire. L’usage de la métaphore à travers des actes pouvant s’avérer grotesques s’ils étaient réels se retrouve tout au long d’Aku no Hana, et le déterminisme de Sawa à vouloir brûler cette ville, représentant la prison morale, en est le meilleur des exemples. Ce qui s’apparente d’abord à des actes dénués de sens ou à de l’overreacting revêt donc très vite une valeur d’extériorisation cathartique : celle des maux existentiels de personnages et de lecteurs victimes des tourments de l’adolescence. Pas étonnant dès lors, qu’Aku no Hana leur soit dédié.

En faisant en sorte que les codes traditionnels du manga se mettent au service de son propos, Shûzo Oshimi nous le fait ressentir à une échelle plus intime que jamais. De fait, il pouvait difficilement rêver mieux que la vision de Hiroshi Nagahama pour en communiquer l’essence. Originale, iconoclaste et peu encline à verser dans le conformisme esthétique et moral que l’animation japonaise connaît si bien, l’anime Aku no Hana est un modèle d’adaptation ayant lui aussi su se servir des spécificités de son média pour parvenir à ses fins. Qu’importe alors son impopularité auprès des otakus : Nagahama s’est montré cohérent, s’est mis en danger à travers une série qui encourageait ses spectateurs à faire de même, à lutter contre la norme et le confort. Que beaucoup d’entre eux aient préféré s’y réfugier est une cruelle mais finalement peu surprenante ironie.

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