[ENTRETIEN] Sunao Katabuchi (Dans un recoin de ce monde)

interview sunao katabuchi


Présent en compétition officielle du dernier Festival International du Film d’Animation d’Annecy, Dans un Recoin de ce Monde était ma plus grosse attente de cette édition. Devancé par Masaaki Yuasa et son Lou et l’île aux sirènes pour le cristal du meilleur long-métrage, le film est toutefois reparti avec le prix du jury, une récompense amplement méritée pour cette adaptation du manga de Fumiyo Kôno. L’animé constitue ainsi un parfait complément de l’œuvre d’origine en ce qu’il se veut un témoignage quasi documentaire de la vie menée par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale, en opposition au travail plus impressionniste de la mangaka. En attendant de parler plus longuement de ce très beau film, j’ai pu poser quelques questions à Sunao Katabuchi, son réalisateur.

Qu’est-ce qui vous a poussé à adapter le manga de Fumiyo Kôno ?

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C’est une question difficile en réalité. Je ne sais pas si vous l’avez vu, mais avant de faire Dans un recoin de ce monde j’ai fait Mai Mai Miracle, qui se passe en 1955 et qui raconte la vie d’enfants qui vivaient à cette époque-là et qui ont des parents qui eux, du fait du contexte, ont vécu la guerre. Quelque chose dont je me suis aperçu après c’est que la mère de Shinko a juste un an d’écart avec Suzu, elles sont de la même génération. J’avais justement envie de raconter ce qu’ont vécu ces femmes-là qui ont connu la guerre étant enfants. C’est là que je suis tombé sur le manga de Fumiyo Kôno, qui correspondait à mes envies. J’avais justement envie de montrer que des personnages qui vivaient dans un environnement comme la guerre, qui nous est totalement étranger, avaient mené à cette époque-là une vie parfois normale qui possède une continuité avec nous, puisque nous vivons aussi une vie normale. Si l’on pousse un peu plus la loin, la mère de Shinko est une femme un peu tête-en-l’air, qui rigole beaucoup, qui est assez joyeuse et même des personnes comme elle ont été joyeuses pendant la guerre. C’est l’essence de ces personnages. Quand j’ai lu Dans un recoin de ce monde, j’ai eu l’impression que Suzu était ce genre de personnes-là.

Dans un recoin de ce monde et Mai Mai Miracle s’intéressent au beau, à l’optimisme. Que pensez-vous du reste de l’industrie de l’animation japonaise, qui semble dans une démarche opposée à la vôtre ?

Si on inclut les films en prises de vues réelles, c’est quelque chose que l’on retrouve assez fréquemment en fait. Si on prend un exemple dans l’animation, Isao Takahata a pour habitude de dire que l’on ne peut pas raconter une histoire dramatique sans faire d’humour et justement, du côté des films live, un réalisateur comme Yôji Yamada dit exactement la même chose. Eux sont beaucoup plus âgés que moi, je pense qu’il y a ce qu’on peut appeler la force de l’âge, le fait d’avoir une certaine expérience à un certain âge, qui permet de prendre du recul par rapport à notre vie quotidienne. En fait, je pense que les personnes qui regardent les dessins animés sont de manière générale des gens beaucoup plus jeunes et ce sont des générations qui ne se rendent pas compte de l’humour qu’il peut y avoir dans certaines situations dramatiques qu’ils vivent. Je pense que ça vient de là. Dans le cas de Dans un recoin de ce monde, c’est vrai que je suis d’une génération plus âgée mais les personnes qui sont venues voir le film sont aussi des personnes plus âgées. C’est une manière de m’adresser à eux.

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Justement, n’est-ce pas difficile de produire un tel film – sans réelle intrigue, qui ne prend pas son spectateur par la main – dans le cadre d’une industrie de l’animation japonaise qui s’adresse plutôt aux otakus ?

Oui, je pense que c’est difficile effectivement. Il y a beaucoup d’œuvres que l’on pense destinées au public otaku et ce qui est difficile en fait, c’est d’arriver à montrer qu’il y a un public qui a envie de voir autre chose. Et nous, on avait justement envie de montrer qu’on pouvait s’adresser à un autre public : c’est ce qui nous a amenés au financement participatif. On a réussi à apporter une preuve visible à l’œil nu qu’il y avait vraiment un public prêt à se déplacer pour voir ce type d’œuvres. Le nombre d’entrées en salles est une preuve, le financement participatif en est une aussi.

Vous reprenez telles quelles beaucoup de cases du manga : était-ce quelque chose de fondamental pour vous ? Avez-vous eu envie de faire différemment à un moment donné ?

La première fois que j’ai lu le manga, j’ai vraiment eu l’impression que le personnage de Suzu était réel, qu’il avait existé. Je me suis dit qu’il fallait arriver à créer en animation un personnage qui suscite la même impression. C’était le plus important pour moi. C’était en une envie personnelle de donner mon regard sur Suzu à travers l’animation, tout en préservant dès le départ ce qu’avait fait Fumiyo Kôno. Elle n’a pas un trait très réaliste et c’est justement grâce à ce trait qu’elle arrive à faire de Suzu un personnage assez complexe finalement, fragile et attachant. Je me suis donc dit que son style graphique était indispensable au film. La nécessité était de dessiner un univers différent du personnage de Suzu et en plus, dans le film on voit que Suzu dessine. Cette partie-là, je voulais qu’elle soit parfaitement identique à celle du manga. Plusieurs dessins ont été demandés à Fumiyo Kôno.

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Inversement, vous vous éloignez des décors de Fumiyo Kôno, plus immatériels, plus impressionnistes, pour inscrire le personnage dans un environnement plus vraisemblable, plus naturaliste.

Je voulais en fait, par cette différence, apporter quelque chose et mettre Suzu dans un contexte réaliste, de manière à faire ressentir ce personnage comme quelqu’un ayant vraiment vécu dans le monde réel. Dans le cas de Suzu, dans le manga, on sait exactement à quelle période de l’année, quel mois, quel jour elle vivait. De fait, en ayant ces informations-là, je pouvais savoir quel temps il faisait ce jour-là par exemple. Même si dans le manga on ne le voit pas, moi je pouvais savoir que tel jour il pleuvait à verse. J’avais envie de projeter Suzu dans le monde réel à partir des informations historiques et informatives que j’avais.

Les navires de guerre, comme le Yamato, semblent justement dessinés de manière moins réaliste. Pourquoi ce choix ?

Dans le cas du Yamato, on a dessiné avec le maximum de détails par rapport aux informations qu’on avait mais en fait, il y avait un contraste trop fort avec le personnage de Suzu et la manière dont les personnages étaient dessinés. Du coup, on a retouché et arrondi un peu plus l’ensemble parce que les bateaux étaient trop pointus, trop anguleux par rapport au reste. Par rapport à la date qui figure dans le film, je peux vous garantir que le Yamato était tel que vous l’avez vu. À l’époque, les navires de guerre étaient sans cesse améliorés, repeints… On a vraiment dessiné le Yamato tel qu’il était ce jour-là.

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Dans le manga comme dans le film, Suzu accorde une place fondamentale à son imaginaire. Avez-vous laissé beaucoup de place à celle de vos animateurs ou au contraire, étiez-vous très stricts dans vos demandes ?

Ça dépend des personnes en fait. Très souvent, si on ne donne pas d’indications très précises, je pense que beaucoup auraient eu du mal à dessiner un contexte se déroulant 70 ans en arrière. Parmi les animateurs qui ont travaillé sur le film, certains étaient en mesure de s’imaginer comment se déplaçait un personnage ayant vécu il y a 70 ans. Quand j’ai senti que certains étaient capables de ça, j’ai fait mon possible pour les amener à aller dans ce sens-là, de manière à ce qu’ils fassent appel à leurs capacités propres et non à mes directives.

Dans un Recoin de ce Monde m’a beaucoup fait penser à Miss Hokusai, en ce qu’il raconte énormément de choses tout en invitant son spectateur à ressentir le monde. N’est-ce pas là l’essence du film ?

Dans le film, on voit Suzu enfant et ensuite adulte. 700 jours s’écoulent entre le moment où on la découvre et quand le film s’arrête. Il se passe énormément de choses pendant ces 700 jours mais je les ai racontées en estimant que c’était des choses que Suzu avaient vécues elles-mêmes. J’ai fait ça parce que c’est un personnage qui existe en effet grâce à ces expériences-là et à travers tout ce qu’elle a vécu. Je n’ai pas imprimé mon mode de pensée au personnage, j’avais justement envie de la laisser vivre pleinement en ne lui imposant pas mes propres opinions. Je me suis dit qu’en racontant l’histoire de cette manière-là, ça permettait aux spectateurs de réaliser que Suzu avait vécu autre chose que ces 700 jours-là. Ça permet d’imaginer ce qu’elle a vécu après. Peut-être même qu’elle est encore vivante. Elle est du mois de mai, elle doit donc avoir 92 ans. De fait, par superposition, si on imagine que Suzu a aujourd’hui 92 ans, si on a une grand-mère à côté de soi, on peut imaginer ce que la grand-mère a vécu. C’était aussi une manière d’utiliser l’imagination de cette manière-là.

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Vous avez travaillé sur Kiki la petite sorcière et réalisé notamment Princesse Arete, Mai Mai Miracle et donc Dans un Recoin de ce Monde. Vous semblez être fascinés pour les personnages féminins. Qu’en est-il de la situation des femmes dans l’industrie ?

Il y a beaucoup de femmes comme Suzu. Ce n’est pas quelqu’un qui s’exprime beaucoup sur sa propre personne, elle ne se maquille pas beaucoup, mais quand elle dessine, elle crée un monde vraiment très particulier. J’ai beaucoup d’animatrices comme ça autour de moi. On pourrait presque dire que j’ai autour de moi beaucoup de personnages principaux comme elle. Lorsque j’ai fait Princesse Arete, c’est aussi ce que je m’étais dit à l’époque.

Propos recueillis le 12 juin 2017 à Annecy. Un immense merci à Emmanuelle Verniquet pour avoir permis cette interview.

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