Makoto Shinkai : Anima #7.1

NB : CE QUI SUIT N’EST AUTRE QUE LE SCRIPT DE LA VIDÉO VISIBLE CI-DESSUS.

Si vous suivez un minimum l’actualité culturelle japonaise, vous n’avez pas pu passer à côté du succès monumental du dernier film de Makoto Shinkai au box-office local. À l’heure où je vous parle, Your Name a bientôt atteint les 15 millions d’entrées, fait partie des sept plus gros succès de l’histoire en la matière et devrait sans trop de problème finir dans le top 5, aux côtés du Voyage de Chihiro, La reine des neiges, Titanic et du documentaire de Kon Ichikawa, Tokyo Olympiades. Avouez que ça force le respect. Et pourtant, si vous êtes familier du monsieur, une pensée vous a peut-être traversé l’esprit à la vue des premières images : « Makoto Shinkai est devenu une caricature de lui-même ».
Des personnages qui contemplent le ciel, qui parlent d’une même voix, des pillow-shots, un train, l’importance du temps qui passe, un téléphone portable, un cratère, des rails, d’autres personnages qui contemplent le ciel, d’autres pillow-shots et oh attendez, là ! Ah non, c’était un train. L’affiche du film elle-même reprend ce motif bien connu du réalisateur d’un horizon séparé en deux.

Anima Makoto Shinkai

Mais pour être tout à fait sincère, cette impression de redite émanait déjà des bandes-annonces de ses travaux post-5 cm par seconde : un univers immédiatement identifiable fait de thématiques communes et de motifs inlassablement répétés d’un film à l’autre ; au point que d’aucuns ont depuis longtemps condamné Makoto Shinkai au statut d’auteur respectable mais incapable de se renouveler. Et en tant que fan du cinéaste… ouais, je trouve ce constat totalement compréhensible ! Si l’on considère que le cinéma de Makoto Shinkai est un cinéma sensoriel, ne pas ressentir reviendrait alors à aborder le film de manière pragmatique, à le limiter à l’apparente simplicité qui empêcherait de voir plus loin que le ressassement d’une belle image ou de cette éternelle quête de l’être aimé, deux choses qui caractérisent assez clairement l’œuvre du cinéaste. Et c’est donc là qu’entre en scène la sacro-sainte notion de subjectivité, donc de notre rapport à sa mise en scène.

Prenez The Garden of Words, dont le postulat laisse présager de l’évolution intime d’une rencontre entre un étudiant de 15 ans et jeune femme de 27. Une différence d’âge qui condamne d’avance l’issue de cette relation, d’ailleurs ouvertement présentée comme temporaire dans la mesure où les deux ne se retrouvent que les jours de pluie. Une manière pour Shinkai de laisser entendre à son spectateur que la finalité du récit a bien moins d’importance que le processus cinématographique dont elle découle. En cela, le film s’inscrit dans la démarche d’un cinéaste qui ne saurait se satisfaire de mots pour raconter son histoire : la liaison entre Takao et Yukino sera pour lui moins un enjeu narratif que purement visuel. Les sentiments comme centre du récit, leur exaltation comme moteur, au fond seule véritable constante d’une filmographie qui se renouvellera par ce biais, la mise en scène allant de paire avec le ressenti des protagonistes.

Anima Makoto Shinkai
La Tour Au-delà des Nuages

Ainsi la deuxième moitié de La Tour au-delà des nuages dépend-elle de la compréhension émotionnelle de la première ; à savoir de l’amitié liant les personnages, des non-dits sous-entendant la réciprocité de leur amour ou de l’importance de cet été dans leur construction personnelle. Dans cette optique, l’environnement occupe une place de choix dans la réalisation du film. Car comme toujours, Makoto Shinkai n’observe pas tant les personnages que le monde dans lequel ils prennent place : c’est par ses choix d’axe, par la valeur de ses cadres ou par son travail sur la lumière que le cinéaste souligne l’importance de Sayuri dans la vie des jeunes garçons, du temps qui passe ou mieux encore, des deux à la fois. Chez lui, l’adolescence est belle mais mélancolique : chacun attend son alter ego, son amour d’une vie, mais le temps lui, n’attend personne. Par des partis-pris de personnages décadrés, Shinkai leur confère donc une intimité mettant leurs émois en exergue, tout en laissant conséquemment le monde envahir le cadre. Le monde qui les entoure, donc le temps qui défile sans se soucier d’eux.

Anima Makoto Shinkai

Une thématique récurrente chez Shinkai, présente dès la réalisation de son premier court-métrage et illustrée par les nombreux pillow-shots qui structurent sa mise en scène. Des plans qui observent littéralement le monde environnant et la vie qui en émane. Une vie présente à l’écran ou qui prendra souvent l’apparence d’un lent travelling dès lors que la caméra scrutera des formes inanimées. Jusqu’à 5 cm par seconde, pillow shots et décadrages façonneront le style Shinkai, intéressé jusque là par des amours contrariés et par le douloureux et inexorable écoulement du temps. Et je ne vous cache pas que de ses surcadrages hérités des mélodrames des années 50 aux jeux sur les couleurs renforçant l’ambiance, en passant par le glissement du virtuel au réel auquel contribue jusqu’à la musique du film, je pourrais vous embêter encore longtemps avec ce film. Mais j’y reviendrai à l’occasion.

A contrario, le Makoto Shinkai de Voyage vers Agartha délaissera ses habituels partis-pris, et pour cause : s’il est encore question d’éloignement entre deux êtres, c’est la mort qui en est cette fois la cause. La mort d’un père et d’une épouse, que les deux protagonistes vont tenter de ressusciter. En lieu et place de la mélancolie suscitée par ses habituels partis-pris, Shinkai privilégie les plans larges aptes à nous présenter Agartha, monde en ruines faisant écho à des personnages détruits par la solitude. Parcourir ce monde, plonger au plus profond de lui en fuyant les ténèbres et en abandonnant son innocence pour accepter le deuil et renaître, le tout au sein d’un ample film d’aventures révélant l’intime dans un monde protégé par les dieux, voilà ce qui constitue le long-métrage le plus ambitieux du réalisateur à ce jour. Un tournant dans sa carrière, à plus forte raison qu’il pouvait pour la première fois s’appuyer sur la dynamique entre des personnages qui ne se quitteront pas au beau milieu du film. Et inscrire le propos du film directement au sein de la beauté douloureuse du monde dépeint.

Anima Makoto Shinkai
The Garden of Words

En cela, The Garden of Words peut faire figure de film somme, mêlant les premières obsessions de Makoto Shinkai aux acquis de Voyage vers Agartha. Comme dans ce dernier, les personnages vont apprendre à se connaître sous nos yeux, contrairement à tous les premiers essais du réalisateur qui suivaient des couples déjà formés, au moins amicalement.
Pour la première fois, Shinkai peut donc se permettre d’aborder frontalement l’intimité de ses personnages, là où ses précédents films nous positionnaient principalement en tant qu’observateurs distants. En résulte un dispositif de mise en scène au plus près d’eux (gros plans, mise en exergue des regards), brillamment incarnés par ailleurs et auxquels on ne manquera pas de s’identifier. Il faut dire que Shinkai n’a pas son pareil pour installer une atmosphère en parfaite adéquation avec le parcours intime de ses personnages. Un simple travelling arrière ascendant établit le parc comme un monde à part, avant qu’une ellipse presque imperceptible ne vienne souligner l’isolement de l’abri où viendront s’installer Takao et Yukino.

Bref, un monde qui n’appartient qu’à eux, sublimé par la sensibilité contemplative d’un cinéaste pleinement conscient du pouvoir d’une image sur le public. Inlassablement, c’est moins la romance elle-même qui l’intéresse que la manière dont il va pouvoir en transmettre les émotions à son spectateur. Sublimant le Tokyo qu’il aime tant, Shinkai met à profit le contexte pluvieux de son histoire pour magnifier ses plans au gré d’un travail méticuleux sur les textures, les mouvements et bien sûr les reflets. La splendeur visuelle est évidente, la poésie omniprésente, l’atmosphère à l’orée du fantastique, si l’on considère que les deux personnages semblent coincés dans une parenthèse spatio-temporelle, seuls dans leur jardin secret où le temps semble s’être arrêté. Sublime intention, quand on sait que jusque là, Makoto Shinkai s’était au contraire passionné par des personnages séparés par l’espace, le temps et plus directement par sa mise en scène.

Anima Makoto Shinkai Anima Makoto Shinkai

Un simple panoramique rejoignant le ciel annonçait ainsi autant l’éloignement progressif de son héroïne que l’envol d’espoirs communs dans Voices of a distant star. Dans le deuxième segment de 5 cm par seconde, les sentiments amoureux d’une jeune fille étaient confrontés aux envies d’ailleurs et à la solitude de celui dont elle était éprise, la mise en scène ne laissant aucun doute sur la finalité de leur relation et nourrissant de fait le spectateur d’émotions contraires, l’empathie pour l’adolescente côtoyant la mélancolie existentielle du protagoniste.

Derrière la splendeur contemplative du travail de Makoto Shinkai, derrière le lyrisme de ses voix-off ou derrière l’évidence de ses scénarios se jouent donc de vrais enjeux cinématographiques qui expliquent sans doute en grande partie la popularité croissante du cinéaste. Par l’exploration des mondes que parcourent ses personnages, c’est bien à un voyage intime qu’il nous invite : celui de plonger dans l’âme d’êtres animés possédant plus de vie que n’importe quelle seule équipe d’animateurs ne pourra jamais leur conférer.

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