La traversée du temps : Anima #1

NB : CE QUI SUIT N’EST AUTRE QUE LE SCRIPT DE LA VIDÉO VISIBLE CI-DESSUS.

La traversée du temps

Sommairement, le chat de Schrödinger est une célèbre expérience de pensée qui consiste à enfermer un chat, une particule radioactive et un poison dans une même boîte. La particule a 50% de chance de se désintégrer au bout d’une heure et le cas échéant, va provoquer de la radioactivité et déclencher un processus visant à libérer le poison, et ainsi tuer le chat. La physique quantique a ceci de particulier qu’elle admet un principe dit de « superposition ». Autrement dit, tant que la désintégration de la particule n’a pas été observée, celle-ci est considérée comme adoptant deux états à la fois : désintégrée et non désintégrée. Par extension, et selon une logique quantique, le chat serait à la fois mort et vivant. Et il serait considéré comme tel jusqu’à ce que l’on observe son état physique réel en ouvrant la boîte.

Lorsqu’il fait débarquer cette saleté de matou au détour d’un plan de La traversée du temps, Mamoru Hosoda n’a pas vraiment vocation à traiter de mécanique quantique, ou à faire plus qu’un clin d’oeil complice au spectateur. Après tout, le chat débarque lors d’une séquence où deux personnages peuvent se mouvoir tandis que le temps est à l’arrêt, superposant comme l’expérience deux états opposés. Pour autant, quoi de mieux que cette expérience pour symboliser les notions de choix et d’incertitude : vous avez sans doute déjà été confrontés à une prise de décision où vous aviez autant envie de faire une chose que son inverse. Pour rester dans l’analogie, faire un choix reviendrait alors à ouvrir la boîte.

Sentiment d’incertitude, choix : deux notions justement liées au parcours de l’héroïne du film et personnalisées par l’expérience de Schrödinger. Par cette seule image, Mamoru Hosoda vient l’air de rien de représenter la substantifique moelle de son film.

La traversée du temps La traversée du temps

Makoto se définit ainsi comme n’étant ni empotée, ni très habile, de même qu’elle se considère comme n’étant ni une lumière, ni une idiote. Autrement dit, elle ne sait pas ce qu’elle est mais sait ce qu’elle n’est pas. Son entourage et sa coiffure trahissent un côté garçon manqué et son prénom, aussi bien féminin que masculin, en dit long sur une identité indécise, typique de l’adolescence. Par la simple présentation de son héroïne, Hosoda nous laisse entendre que le film constituera une quête initiatique, celle d’une jeune fille en pleine transition existentielle. Si la personnalité de Makoto se situe à la croisée des chemins, l’âge adulte, lui, se trouve au bout de l’un d’eux. Pour le comprendre, il lui faudra faire des choix, au gré de voyages temporels aussi funs que renvoyant directement à la pensée existentialiste de Jean-Paul Sartre.

Mais au-delà du plaisir procuré par ses retours successifs dans le passé, il apparaît très vite que ceux-ci permettent d’abord à Makoto de s’affranchir d’obligations diverses et variées.

La traversée du temps La traversée du temps

Passer dix heures au karaoké plutôt qu’une, avoir une bonne note, manger des grillades plutôt que du ragoût… Makoto met dans un premier temps son pouvoir au profit d’un plaisir exclusivement personnel, à mille lieues des préoccupations de Kasuko dans la nouvelle de Yasutaka Tsutsui, que le film adapte et dont il est une suite spirituelle. Là où cette dernière vivait son pouvoir comme une malédiction la poussant à jouer les Cassandre, Makoto le prend comme un moyen de prolonger sa jeunesse. À ces préoccupations futiles succédera néanmoins la période des choix, comme nous le présente Hosoda à travers ce carrefour directement récupéré de l’épisode de Magical Doremi qu’il avait lui-même réalisé. Par une simple ellipse, Hosoda nous empêche de voir le chemin emprunté par la jeune fille : autrement dit, elle n’en a pris aucun. De même, quand Chiuka lui demandera si elle veut sortir avec lui, Makoto préfèrera remonter le temps pour éviter la question, plutôt que d’y répondre.

Lorsqu’il parle d’existentialisme, Jean-Paul Sartre définit l’angoisse comme le ressenti éprouvé face à notre liberté de choix et face au néant de la mort, prenant notamment l’exemple du vertige. Vous avez sans doute déjà vécu cette expérience : vous êtes au bord d’une falaise, face au vide, vous savez que vous ne voulez pas sauter mais êtes conscient que vous pouvez quand même le faire et vous suicider. Vous avez peur des choix que vous confère votre liberté de décision. C’est cela que Sartre appelle l’angoisse. Cette même angoisse vécue par Makoto lorsqu’il s’agit pour elle d’accepter ou de refuser la proposition de Chiuka. Il y a alors autant la peur de sa liberté de choisir, que celle de la mort, ici symbolique, de l’adolescence.

La traversée du temps

En traversant le temps, Makoto fait alors le choix de préserver le statu quo. C’est ce que Sartre appelle la mauvaise foi. En décidant de fuir devant sa liberté de choix, Makoto joue à ne plus être l’adulte qu’elle est pourtant en train de devenir. Si elle semble devenue altruiste après une période de plaisirs personnels, c’est bien sa volonté de gagner du temps et de fuir devant ses nouvelles reponsabilités qui la guident en réalité. En résultent des séquences où Makoto tente d’influencer le choix des autres alors qu’elle échoue à faire face aux siens. Rarement au cinéma, un voyage dans le temps n’aura été aussi synonyme de peur, autant de soi-même que du temps qui passe, de la séparation ou de la mort, fut-elle symbolique.
Une peur que Hosoda tend cependant à nuancer. Si Makoto s’obstine à vivre dans le passé, c’est simplement parce qu’elle regarde la vie du mauvais côté. Belle audace que de se concentrer sur un personnage refusant son futur pour mieux nous inviter à accueillir le notre les bras ouverts.

La traversée du temps

On peut donc s’étonner que le film soit régulièrement reçu à l’aune du seul plaisir procuré par le concept du saut dans le temps, et à ce point déconnecté de ce qui en est, pourtant, un corollaire thématique fondamental. Tout le talent de Mamoru Hosoda est d’ailleurs d’avoir su se passer largement des dialogues pour dépeindre l’état d’esprit de Makoto. Les images évoquant la transition du personnage ou la dualité qui l’habitent ne manquent pas, et ne se limitent d’ailleurs pas au chat, au carrefour ou au temps arrêté évoqués précédemment.
Au-delà de la beauté visuelle qu’autorise le crépuscule, le fait que s’y déroule une partie des séquences mettant en scène Makoto et Chiaki n’est pas un hasard. Qu’est-ce que le crépuscule sinon la transition du jour vers la nuit, autant que la superposition des deux ? Le tableau restauré par la tante de Makoto a été peint en pleine période de guerre mais évoque une grande sérénité. Notez d’ailleurs qu’en offrant une nouvelle jeunesse à l’art, la tante a aussi, en quelque sorte, le pouvoir de défier le temps.
Lors de son premier saut volontaire dans le temps, Makoto est cadrée au milieu du premier plan, laissant apercevoir deux chemins derrière elle sur lesquels des gens marchent dans des sens opposés. La symbolique est évidente, et pour sauter, l’adolescente traversera logiquement l’écran en son milieu, Hosoda soulignant là ses intentions de ne pas faire de choix. Un jusqu’au-boutisme qui se retrouve jusque dans la conception même du film, Hosoda ayant le bon goût d’adapter sa réalisation à ce qu’il met en images. Outre la symétrie des cadres, citons notamment l’utilisation de l’esthétique superflat lors de quelques sauts dans le temps, esthétique qu’il avait déjà étrennée précédemment sur le deuxième court-métrage Digimon, ou bien sûr sur Superflat Monogramm qu’il réalisa en collaboration avec Takashi Murakami, l’initiateur de ce mouvement stylistique. Une tradition chez un cinéaste habitué à faire cohabiter les opposés d’une manière ou d’une autre. Naturel et surnaturel, humain et animal, tradition et modernité, ruralité et urbanisme, vie et mort…

La traversée du temps

Le cinéma de Mamoru Hosoda me touche profondément, parce qu’il parle autant aux sens qu’à l’intellect, et ce film en est à mon sens le plus bel exemple. Vous l’aurez compris, sous ses vrais airs de comédie fraîche et légère teintée de romance et de science-fiction, La traversée du temps est peut-être, avant tout, l’un des meilleurs films jamais réalisés sur la fin de l’adolescence. Peut-être plus que ses autres films, il expose au grand jour la profession de foi d’un cinéaste sincère, partisan d’un cinéma populaire et qui aspire à divertir son spectateur autant qu’à le surprendre.
Bref, le film est drôle et attachant, mais il est au moins autant une petite merveille de mélancolie dont l’extrême sensibilité saura résonner chez les plus insensibles de ses spectateurs. Rappelez-vous : le temps n’attend personne. Alors mettez votre angoisse de côté, ne faites pas preuve de mauvaise foi et ouvrez cette foutue boîte : regardez La traversée du temps.

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