Un été avec Coo, Colorful, Miss Hokusai : Keiichi Hara : Anima #5

NB : CE QUI SUIT N’EST AUTRE QUE LE SCRIPT DE LA VIDÉO VISIBLE CI-DESSUS.


Lorsque Keiichi Hara réalise Miss Hokusai en 2015, le film est allègrement vendu comme un biopic ; celui d’O-Ei Hokusai, la fille du célèbre auteur de La grande vague de Kanagawa. Et en tant que tel, il déroutera une bonne partie de son public, perdu face à une œuvre dépassant largement ce cadre. Les informations factuelles sur la vie de la jeune femme sont rares et ne semblent pas justifier qu’on lui consacre un long-métrage.
Deux ans plus tôt sortait au Japon Hajimari no Michi, premier film en prises de vues réelles de Keiichi Hara et lui aussi présenté comme un film biographique ; celui de Keisuke Kinoshita, cinéaste japonais pour lequel Hara n’a jamais caché son admiration. Or, si le long-métrage s’intéresse bel et bien au réalisateur d’Un amour éternel, seuls quelques jours de sa vie sont abordés. Une période d’autant plus courte et surprenante qu’elle ne se consacre absolument pas à la carrière de Kinoshita, mais à un fait précis de sa vie se déroulant bien avant son avènement en tant qu’artiste. Comme pour Miss Hokusai, les spectateurs venus assister à un biopic traditionnel en seront pour leurs frais. Keiichi Hara n’est pas vraiment du genre à brosser son public dans le sens du poil et à une époque où tout se doit d’être hiérarchisé et catégorisé, Hara s’y refuse fermement. Ses films étonnent, voire détonnent, refusent d’offrir à son public ce qu’il croyait venir chercher.

Keiichi Hara se livre ainsi à une étude de caractères transcendant les canevas cinématographiques dans lesquels il s’inscrit. Ce qui l’intéresse est avant tout l’Humain, qu’il va appréhender dans toute sa dimension sociale, culturelle et mythologique.
Dans Puissance du mythe, Joseph Campbell rappelle les principaux thèmes parcourant les mythes : la croissance de l’individu de l’état de dépendance à l’autonomie, les rapports de l’individu à la société et ceux de la société à la nature et au cosmos. Un été avec Coo, Colorful et Miss Hokusai : sous couvert de récits aux enjeux simples, chacun d’eux ne parle fondamentalement que de cela.

Keiichi Hara

Parce qu’il choisit d’adapter Sarusuberi, Keiichi Hara s’attarde nécessairement sur le quotidien d’O-Ei Hokusai, protagoniste du manga de Hinako Sugiura dont le cinéaste reprend également la structure épisodique, façon tranches de vie. En dépit du peu de choses que nous apprendrons sur la jeune femme, sa fascination pour le manga fait sens, à l’aune de sa filmographie. Car en substance, Sarusuberi recense toutes ses obsessions, celles qu’il n’a cessé de mettre en images depuis Un été avec Coo.
S’intéresser à O-Ei, c’est inévitablement s’intéresser à son génie de père, et par extension à sa famille. Comme Kinoshita, Hara aime étudier les rapports humains par le prisme de la cellule familiale. Présentée comme une bulle protectrice dans Un été avec Coo, elle sera malmenée par le point de vue cynique d’un adolescent dans Colorful. Dans Miss Hokusai, le réalisateur s’intéresse à une famille d’artistes. Le choix d’une telle adaptation tient donc d’une cohérence toute naturelle : au-delà des rapports familiaux, chacun des trois films offre une place de choix à l’art, à l’imaginaire, à son impact sur l’individu et la société. Un impact d’autant plus marqué que les protagonistes de Hara sont de jeunes adolescents ou adultes, plus à même d’être l’objet de morales ou d’enseignements.

Keiichi Hara Keiichi Hara

Dans Colorful, Makoto est passionné de peinture, ce qui lui vaudra d’abord l’admiration de ses camarades avant que ceux-ci ne le rejettent du fait de son talent, ce qui le poussera à se suicider. Il s’agit là de la continuité logique d’Un été avec Coo, dans lequel le monde a perdu sa capacité à croire. Dans un film comme dans l’autre, ce qui ne répond pas à une normalité comportementale ou spirituelle est considéré comme différent, donc néfaste. La norme est terre-à-terre, bassement matérielle, à l’image de la camarade de Makoto se prostituant pour pouvoir s’acheter des sacs ou des bijoux.
Terre-à-terre, c’est justement ce qui caractérise Zenjirô, acolyte d’O-Ei dans Miss Hokusai. Il est celui qui pose les questions, quand les autres ont déjà les réponses ; celui qui voit, quand les autres regardent. Par son incapacité à ressentir le monde qui l’entoure, il est un artiste qui copie le style des autres sans y apporter sa touche. À l’inverse, la famille Hokusai voit au-delà de ce qui est. Pour le père, tout est métaphore. L’art, création de l’esprit et par conséquent produit de l’imaginaire, est pour lui un remède aux peurs. Le fait d’y croire, une nécessité. Miss Hokusai – comme les précédents films de Hara d’ailleurs – est ainsi peuplé de personnages récitant des contes ancestraux, effrayés par les produits de leur imagination ou évoquant leurs rêves.

Keiichi Hara

Par sa mise en scène, Keiichi Hara adopte ce point de vue par la restitution de séquences oniriques et du fait de sa structure même, Miss Hokusai peut se voir comme une somme de petits récits nous invitant à participer sensoriellement du monde pour mieux l’appréhender. C’est ni plus ni moins que ce qu’incarne O-Nao, la sœur aveugle d’O-Ei. Privée du sens qui lui permettrait de voir, elle visualise son environnement par le ressenti, ce que traduit parfaitement Hara dans cette séquence mettant à profit chacun des autres sens de la fillette. Ce que semble nous dire le cinéaste, c’est que ressentir n’est pas seulement s’élever. C’est aussi créer, en écho avec la pensée de Campbell selon laquelle la mythologie est un chant, celui de l’imagination inspirée par l’énergie vitale.

Sa mort à la fin du film peut alors se voir comme un aboutissement sensoriel. Libérée du corps qui l’empêchait de se mouvoir, elle est désormais partie intégrante du monde, à l’instar des dragons et autres âmes qui inspireront l’art de ses contemporains.

Keiichi Hara

Selon Joseph Campbell, le mythe est une manifestation, sous forme d’images symboliques ou de métaphores, d’une prise de conscience. C’est l’esprit qui se préoccupe de donner un sens aux choses, qui nous aide à saisir l’expérience de la vie. Leur rôle est de nous emmener à un niveau de conscience spirituel. En substance, Miss Hokusai n’évoque ainsi rien d’autre que la primauté du ressenti sur la logique et de la métaphore sur le rationnel. Un comble donc, que beaucoup se soient laissés perturber par les envolées rock ‘n’ roll du début du film, certes inattendues dans un tel cadre mais caractérisant à merveille le personnage d’O-Ei. Une femme littéralement rock ‘n’ roll donc, impulsive, comme le traduit sa fascination pour les incendies, rappelant au passage que l’art réside aussi dans la capacité à voir la beauté dans les horreurs du monde.

Mais voilà : si Hara n’hésite pas à aborder les horreurs en question, visuellement ou par l’intermédiaire de thèmes aussi durs que la dépression ou le suicide, celles-ci ne constituent pas nécessairement des thématiques à part entière. À une époque d’indignation permanente, Hara lui préfère le recul et l’observation. Le monde est ainsi fait, et le cinéaste se charge simplement d’en restituer les composantes, conscient qu’on ne peut décrire véritablement un être humain qu’en en décrivant les défauts. La complexité de ses personnages en atteste, et entre ne voir que le mal du monde ou n’en conserver que la beauté, Hara a choisi : ses films seront « colorful », faits de belles et sombres couleurs.

Keiichi Hara

Les premières minutes du film se déroulent intégralement en vue subjective, jusqu’à ce que Makoto aperçoive son reflet, prenant alors conscience de son corps et de son existence. Par ce biais, Keiichi Hara fait de Makoto notre référent, biaisant ainsi notre perception des événements car tous perçus du point de vue du jeune garçon. Hara brouille alors notre jugement quant à ce que l’on croit deviner de sa famille. D’abord perçue comme fausse, elle révélera sa sincérité à mesure que Makoto s’ouvrira aux autres, délaissant son jugement cynique du monde à mesure qu’il en découvrira la beauté. C’est tout ce que traduit Keiichi Hara par son utilisation des couleurs au fil du film, cloisonnant d’abord son personnage dans des environnements sombres avant de littéralement éclairer son quotidien. Colorful est une réussite totale du fait de sa cohérence, nous donnant à ressentir ses intentions plus qu’à ne les exprimer par les dialogues, interpellant notre perception plutôt que de nous offrir les conclusions à en tirer.
Et oui : c’est exactement la même chose qu’apprend Pura-Pura à Makoto. Si ce dernier finit par évoluer, c’est avant tout grâce aux enseignements qu’il tirera de ce personnage, qu’il qualifiera d’ailleurs de guide. Dans Miss Hokusai, l’imaginaire, par le biais de l’art, est présenté comme ayant une influence certaine sur l’être humain. Dans Colorful, cet imaginaire est avant tout incarné par Pura-Pura, sorte d’envoyé de l’au-delà aux ordres d’un être supérieur. Il est celui qui va littéralement faire revivre Makoto, l’intimer à porter un nouveau regard sur son environnement. C’est en croyant en lui qu’il finira par avancer.

Pour Campbell, les mythes sont des histoires qui donnent des leçons de sagesse, qui nous enseignent la vie. Chez Keiichi Hara, la capacité à croire en quelque chose de plus grand qu’eux va donc conditionner la nature de ses personnages. Un été avec Coo en est à ce titre la démonstration la plus désenchantée.

Keiichi Hara Keiichi Hara

Coo est un kappa, une créature issue du folklore japonais. Symbole de l’imaginaire par excellence, le voici débarqué au XXIe siècle après qu’un tremblement de terre l’a fossilisé en pleine époque d’Edo. Par ce biais, Hara va le placer en témoin de plus de cent ans d’évolution et des obsessions de notre époque. Car bien évidemment, le monde a changé.
Physiquement d’abord, dans la mesure où les marais où vivaient jusque là les kappas ont été remplacés par des bâtiments. Un moyen subtil pour Hara d’évoquer la perte de place croissante du surnaturel dans notre quotidien, ou le fait que les traditions se perdent à mesure que la nature perd ses droits. Comme le dira Coo, les humains sont désormais partout, au gré de l’une de ses nombreuses répliques à la dimension symbolique évidente. Les mythes ont été oubliés, ceux-là même qui cohabitaient avec les personnages de Miss Hokusai. Le kappa lui-même ne se souvient pas de son nom, « Coo » lui ayant été donné par Koichi. Une image récurrente dans la filmographie de Keiichi Hara présente d’ailleurs le chien comme seul personnage ayant cette capacité à accepter ce qui sort de l’ordinaire.
À l’inverse et comme dans Colorful, les humains rejettent ce qu’ils jugent différent. Les lumières des flashs ont remplacé celle des lucioles, l’influence de la télévision s’est substituée à celle des légendes et par extension, la représentation prime sur l’authentique. Plus pragmatique que jamais, les humains du film ne croient plus en l’existence possible de l’extraordinaire, quand le kappa se dressera devant eux ; comme s’ils ne croyaient même plus en leurs propres yeux. La légende est devenu un spectacle, si étrange par ailleurs qu’ils souhaiteront son départ après avoir tout fait pour s’assurer de son existence.

Keiichi Hara Keiichi Hara

Que le film débute à la fin de l’époque d’Edo, celle dans laquelle prendra place Miss Hokusai, a alors tout d’une bonne idée. Comme si le Japon, influencé par le reste du monde après la fin du Sakoku, en avait fini par oublier son passé, donc son identité. Or, pour Keiichi Hara, l’appréhension du monde, et donc de ses mythes, passe nécessairement par l’appréhension de notre passé. Dans Miss Hokusai, O-Nao mourra après avoir pu toucher son père. Dans Colorful, Makoto trouvera son salut une fois son passé remémoré. Dans Un été avec Coo, c’est quand Coo retrouvera le bras de son père qu’il pourra de nouveau côtoyer les légendes. Une rencontre qui se fera symboliquement en haut de la tour de Tokyo, dans le ciel, à l’abri des humains. Il y apercevra un dragon, soit un serpent ailé, union de l’aigle, signe de l’envol spirituel, et du serpent exprimant l’attachement à la terre.

Keiichi Hara

Bref, tout est question de lien. De lien avec le passé, avec les autres, avec les mondes, avec soi-même. Pas étonnant dès lors que la figure du pont occupe une place centrale dans Miss Hokusai, pas plus que ce ne soit ici que prenne place l’une des séquences évoquées plus tôt. Le pont est un lieu ouvert sur le monde et où se croisent toutes sortes de couleurs, de sons et d’odeurs, bref : de perceptions. Un été avec Coo tient autant du drame que de la comédie, du récit initiatique, de la poésie ou du fantastique. Miss Hokusai tient quant à lui aussi bien du portrait de femme que de la chronique familiale, du drame ou de la romance. Jusque dans sa mise en scène, Keiichi Hara fait donc le pont entre les genres, convoquant chacun d’eux au sein de récits multipliant ruptures de ton, perceptions et émotions au gré d’une fascinante harmonie. Le blanc ne va pas sans le noir, le masculin sans le féminin, le présent sans le passé, le naturel sans le surnaturel. Il est un cinéaste de la communion, se nourrit des œuvres qu’il adapte pour les marier à ses obsessions, fait revivre le passé pour embellir le présent. Et sous couvert d’un apparent minimalisme, incarne à mon sens – et dans la plus grande indifférence – l’un des cinéastes les plus imposants et fondamentaux de son époque.

Keiichi Hara Keiichi Hara

Vous l’aurez compris, les films de Keiichi Hara font montre d’une densité assez exceptionnelle, particulièrement dans le cadre de films d’animation dépassant parfois les deux heures. Ce qu’il montre, c’est avant tout la complexité des rapports humains et l’influence réciproque qu’ils peuvent avoir sur le monde qui les entoure. Et c’est là que réside l’intérêt de ces trois films : pas dans leur intrigue ou leur absence d’intrigue, mais dans la Vie qui les habite, qu’il observe et qu’il célèbre avec une rare acuité.
« Le récit populaire est un divertissement. Le mythe est un enseignement spirituel » disait Campbell. En se servant du premier pour invoquer le second, Hara évoque la nécessité vitale de raconter des histoires et de croire en leur puissance symbolique, rappelle la beauté de notre existence et la nécessité qu’elle peut revêtir pour autrui. Une démarche forcément salutaire et presque subversive à l’aune d’une industrie vendue à des otakus qui continuent de l’ignorer film après film. Mais restons positifs et adoptons sa philosophie : l’animation japonaise est comme elle est et il convient de l’accepter. À chacun alors de choisir s’il préfère se plaindre continuellement de la médiocrité de ses têtes d’affiches ou célébrer l’existence de ses plus beaux et discrets représentants. En ce qui me concerne, j’ai depuis longtemps fait mon choix.

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