Dragons – Raconter par l’image

NB : CE QUI SUIT N’EST AUTRE QUE LE SCRIPT DE LA VIDÉO VISIBLE CI-DESSUS.

Vous l’avez sûrement remarqué, chez Dreamworks Animation on aime parler. Beaucoup de préférence et si possible en lâchant une vanne toutes les deux répliques et ainsi faire des dialogues le moteur principal du récit. Cela fait bien longtemps qu’on a arrêté de compter le nombre de personnages qui se la pètent et passent leur temps à commenter tout ce qu’il se passe autour d’eux. Encore aujourd’hui, la bande à Katzenberg n’est pas la dernière lorsqu’il s’agit de faire dans la punchline et l’hystérie. Mais un jour de mars 2010, débarqua un petit miracle qui détonne dans la filmographie de Dreamworks. Un bijou qui doit essentiellement sa réussite à ses réalisateurs et animateurs, lesquels se sont assurés de traduire le plus grand nombre d’idées de manière non verbale. Car si Dragons a autant la tchatche ses aînés, il parle une toute autre langue : celle des images, et donc du cinéma. Et préfère par conséquent montrer, plutôt que dire.

Anima dragons

Prenez Harold par exemple. Le jeune garçon veut prouver qu’il n’est pas cet élément perturbateur auquel on le réduit depuis toujours. En VO, le personnage s’appelle en effet Hiccup, que l’on peut traduire par hoquet. Le hoquet, soit quelque chose qui dérange et dont on a du mal à se débarrasser. Dès sa naissance, Harold n’est donc rien de plus qu’un petit gars sympa mais sacrément relou, incapable d’être le viking impitoyable que l’on attend de lui. Dès sa naissance diégétique donc, mais aussi dès sa naissance en tant que personnage de film, puisque c’est cet aspect de sa personnalité qui nous est présenté dès la séquence d’ouverture. Par cette catégorisation inaugurale, puis par sa confrontation avec d’autres protagonistes, le long-métrage nous présente un personnage qui va tenter de s’affranchir du carcan dans lequel on l’a enfermé. Tout l’enjeu du film sera donc pour lui de se faire accepter de son entourage, non pas en tentant de lui ressembler mais au contraire en le poussant à comprendre sa réelle identité.
La grande force de Dragons est de se mettre au diapason de son héros. Si les mots sont inefficaces pour expliquer son mal-être, lui comme le film privilégieront l’action. À ce titre, vous vous souvenez probablement de cette séquence où Harold tente d’approcher Croquemou, dragon réputé pour être le plus dangereux de son espèce. Cinq minutes d’une grâce et d’une beauté folles, durant lesquelles les principaux enjeux et thématiques du film seront dilués sans l’aide de la moindre réplique dialoguée.

La séquence s’ouvre sur un plan large mettant en valeur le lieu dans lequel elle va se dérouler. La forme elliptique du vallon évoque d’emblée la forme de l’arène où les ados s’entraînaient à faire face aux dragons quelques minutes plus tôt. Par ce seul plan, les cinéastes nous informent donc qu’un affrontement va avoir lieu. Harold se rend timidement dans le vallon, un poisson dans la main droite. En jetant le poisson sur la droite du cadre, Harold confirme l’affrontement annoncé en positionnant les forces en présence, comme sur un ring. Lui se situera toujours sur la gauche du cadre, Croquemou à droite, ici représenté par le poisson puisque appât qui lui est destiné.

Se joue ensuite un duel psychologique uniquement guidé par l’animation des personnages et par la mise en scène. D’abord relégué dans un coin du cadre, la Furie occupe progressivement le champ pour mieux souligner sa menace et guider Harold vers le hors-champ. Ici, le comportement du dragon indique successivement son appétit, sa méfiance, sa colère. Une compréhension instinctive de son état provoquée par un geste clair de la tête ou par petites touches plus subtiles, comme le soulèvement ou l’abaissement de ses oreilles. C’est le genre de détails évidents mais qui relève d’une vraie réflexion concernant l’animation des personnages. De même, Harold lui tend le poisson très timidement et d’une seule main. On reste à ce moment-là sur la même logique de domination du dragon dans le champ et du personnage bord cadre. À l’inverse, quand Croquemou aura témoigné sa confiance à Harold – confiance que l’on ne comprend que grâce à l’animation – celui-ci lui tendra le poisson sereinement, des deux mains : la caméra se fait plus distante et présente pour la première fois les deux personnages entièrement dans le cadre. L’axe de prise de vue fait directement écho au seul autre plan adoptant un axe similaire quelques secondes plus tôt. C’est le signe d’un premier accomplissement dans la relation entre les deux.

Anima dragons Anima dragons

Maintenant, observez ce qui suit. Une nouvelle fois sans en avoir l’air, la séquence vient de transmettre deux idées thématiques au spectateur : premièrement, la bête qui nous a été présentée comme un prédateur peut rétracter ses crocs et préfère les poissons aux humains. Autrement dit, Croquemou ne se limite pas à la personnalité que l’on connaissait de lui. Sachant que le film a pour personnage principal un gamin qui souhaite montrer au monde qu’il n’est pas celui qu’on croit, le parallèle fait immédiatement sens. Deuxièmement, ici, le cadre se resserre à mesure que la furie se rapproche d’Harold. La mise en scène véhicule un sentiment d’appréhension, de danger potentiel, alors même que l’on vient de nous indiquer la vraie nature de Croquemou. Par leurs seules images, Sanders et Deblois nous disent donc que nous ne comprenons pas encore l’animal, qu’il est difficile de combattre ses préjugés. En accord avec cette compréhension émotionnelle du spectateur, le duo se montre même d’une logique implacable : la communication entre Harold et le dragon se fera de manière non verbale. Entre temps, un nouveau plan aura réunit les deux personnages, se rapprochant sensiblement d’eux, signe d’une nouvelle étape franchie dans une acceptation commune.

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Ellipse. La lumière est différente, plus apaisée. L’action se situe désormais au crépuscule. Une idée visuelle qui fait sens puisqu’elle change à elle seule le ton de la séquence et porte sur elle un nouveau point de vue où les choses sont, littéralement, éclairées sous une lumière nouvelle. Une symbolique qui implique conséquemment un changement à venir. Bref, une pure idée de cinéaste qui apporte à la mise en images une poésie toute particulière, en plus de souligner la mélancolie et le désir d’envol de ses personnages.

Après une sieste, la Furie rejoint l’ado. Notez que l’animation de la Furie montre que c’est l’odeur d’Harold qui lui informe sa présence. Un détail anodin en apparence mais qui met en place le lien intime, immatériel et donc spirituel entre les deux. En partie grâce à ce simple geste, personne ne s’étonnera plus tard que Croquemou puisse entendre les cris d’Harold quand celui-ci sera en difficulté.
Le dragon effectue une entrée de champ par la gauche, après avoir tant de fois repoussé Harold à cet endroit. La furie rentre dans la sphère privée du jeune garçon et les positions sont désormais inversées, signe d’un changement en cours, celui où le conflit se mue en acceptation. Manifestation de cette relation spirituelle, Croquemou épouse de la tête les gestes d’Harold au moment où celui-ci dessine ; comme si le jeune garçon le dirigeait, annonçant au passage la forme finale de cette relation où Harold chevauchera Croquemou. Leur union est désormais proche et il ne manque plus qu’une compréhension réciproque pour la finaliser. Harold dessine Croquemou et une nouvelle fois, ce dernier comprend et se met à l’imiter. Il prend une branche et dessine Harold sur le sol, comme le montre un mouvement de tête du dragon au milieu de son œuvre, observant le jeune garçon pour mieux le reproduire.

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Au gré d’une chorégraphie sublimée par la superbe composition de John Powell, Harold prend littéralement du recul sur le dessin pour mieux l’appréhender. Les images font sens et expriment ce besoin de se libérer de ses préjugés pour voir les choses telles qu’elles sont. En considérant qu’il s’agit là de son portrait, on peut voir cette étape, fondamentale, comme celle où l’ado parvient enfin à se libérer de l’image qu’on avait de lui. Une prise de recul qui lui fera ressentir la solution lui permettant d’approcher la Furie. Le garçon tourne la tête, évite le regard du dragon car ayant enfin vu Croquemou tel qu’il est réellement : un dragon, une bête que les humains chassent et qui ne compte pas se laisser toucher par l’un d’eux. Cela, Harold devait le comprendre, devait sentir sa nature intérieure et non le limiter à la seule silhouette qu’il se plaisait à dessiner. Croquemou peut désormais approcher de lui-même, là encore avec ce petit détail d’animation qui transcende le moment, et sceller leur amitié. Les positions sont symboliquement inversées : Harold est maintenant à droite, le dragon à gauche, le cadre réunit finalement les deux protagonistes Le reste du monde est condamné au flou, seule compte la beauté d’une union désormais atteinte.

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On l’a dit, l’union est autant l’enjeu de la séquence que du film. La thématique se rapporte à la relation entre dragons et vikings mais aussi entre Harold et son père. Ce dernier n’accepte pas son fils dans la mesure où il veut avant tout qu’il soit des leurs. Ce qui, concrètement, implique qu’Harold ne soit pas lui-même mais une image, celle dessinée par son géniteur. Le père ne remportera la victoire finale qu’une fois qu’il aura libéré Croquemou, soit a posteriori de la pleine acceptation de ce que sont véritablement son fils et les dragons, et donc de la remise en question de ses acquis moraux. Un schéma qui sous-tend ces cinq minutes dans le vallon, de cette notion d’image à celle de remise en question, en passant par quelques petits détails que je n’ai pas évoqué. Par exemple, alors qu’on lui apprend plus tôt l’importance du bouclier dans le cas d’un affrontement avec un dragon, Harold l’abandonnera avant même de croiser Croquemou. Plus tard dans le film, il devra lâcher ses antisèches pour affronter une situation imprévue. Chacune de ses deux idées fait sens vis-à-vis de la thématique principale du film. Oublier les mots pour ressentir pleinement la situation ; appréhender l’essence des choses (et des êtres) plutôt que de l’anticiper. Nous l’avoir fait ressentir participe de cette cohérence qui font les grands films.

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