Ma vie de Courgette : AniMag

NB : CE QUI SUIT N’EST AUTRE QUE LE SCRIPT DE LA VIDÉO VISIBLE CI-DESSUS.

La semaine dernière, l’excellente équipe de BiTS consacrait l’une de ses émissions à la stop-motion, et traitait notamment de la fascination du public pour cette technique. Y était évoquée, je cite, « la connivence onirique chez le public entre la technique de la stop-motion et le monde des rêves« . Autrement dit, le fait que les films qui l’utilisent ne suscitent pas une impression de réalisme mais une inquiétante étrangeté inhérente à leur fabrication. Hasard du calendrier, le film qui m’intéresse aujourd’hui est précisément l’une de ces exceptions qui confirment la règle.

Adapté du roman Autobiographie d’une Courgette, de Gilles Paris, Ma vie de Courgette narre donc le quotidien d’Icare – bon, de Courgette – jeune garçon de neuf ans placé en foyer après qu’il a tué accidentellement sa mère. Et je vous arrête tout de suite, malgré ce postulat pour le moins dramatique, le film évite tout le pathos auquel on pourrait éventuellement s’attendre. Le meurtre de la maman a d’ailleurs été édulcoré par rapport au bouquin, où Courgette tirait sur sa mère avec un revolver. Et pour le coup, on est en droit de reprocher au film son manque d’impact concernant cette mort inaugurale, riche de sens dans le roman et qui tient ici plus de prétexte à ce qui va suivre.

Ma vie de Courgette

Ce n’est pourtant pas faute d’opérer des partis-pris très pertinents en matière d’adaptation. L’une des forces du film réside dans l’intelligence des choix opérés pour le passage de l’écrit à l’image. Des choix symboliques, à l’image de la figure absente mais rassurante du père incarnée dans un cerf-volant, mais aussi et surtout structurels, permettant au film de restituer l’essence du matériau d’origine justement parce qu’il ne le suit pas à la lettre.

Ce n’est pas tellement un spoil donc je peux vous en parler, mais il y a une scène très révélatrice de cette démarche. À un instant du film, Courgette est dans un parc d’attractions avec Camille, la gamine dont il est amoureux, et les deux s’amusent sur un stand de tir, vous savez, où on doit éclater des ballons de baudruche avec un fusil. Dans le livre, Courgette fait exploser tous les ballons et gagne une peluche qu’il offre à Camille. Dans le film, Courgette rate tous les ballons, Camille lui prend la carabine et éclate tout. Et par ce biais, ça permet à Courgette de s’étonner de la dextérité de la gamine au tir, et elle de se justifier en disant que c’est son père qui lui a appris. Père dont on sait qu’il a justement assassiné sa mère devant elle. Du coup, le film développe ses personnages super harmonieusement, par l’action, sans trahir le livre même s’il s’en éloigne.

Ma vie de Courgette

Et c’est comme ça tout le long, puisque le film reprend plusieurs faits marquants du roman en les déplaçant ou en posant sur eux un nouveau point de vue – celui de Claude Barras, le réalisateur – en lieu et place de la narration à la première personne du bouquin. Du coup, à la structure très épisodique, très tranches de vie du roman, Ma vie de Courgette répond par un récit plus classique mais parfaitement rythmé et où chaque parti-pris d’adaptation sert la caractérisation et le développement des personnages. Conséquence directe de tout cela, le film véhicule une vraie impression de proximité avec chacun des gamins, que l’on a vraiment du mal à quitter alors même que le film ne dure qu’une toute petite heure.

Que le scénario du film soit signé Céline Sciamma a alors tout d’une évidence : on parle quand même de la réalisatrice de Tomboy. On retrouve d’ailleurs dans Ma vie de Courgette cette même volonté de dresser un portrait de l’enfance sans la juger, d’en restituer la spontanéité à l’écart des adultes, nettement moins présents que dans le roman. Portée par une tonalité douce-amère du meilleur effet et quelques dialogues à plusieurs niveaux de lecture, l’émotion du film tire aussi profit de la réalisation de Claude Barras, qui opte pour un filmage à hauteur d’enfants restituant au mieux l’humour et la sensibilité qui caractérisent la petite enfance.

Ma vie de Courgette Ma vie de Courgette

Pour l’anecdote, l’équipe du film a d’abord fait jouer les comédiens de doublages – de vrais enfants hein, pas d’adultes ou de Squeezie – puis réalisé un montage sonore à partir des 32 heures de rush obtenues, mélange des prise de son par perche, de suivi littéral du script ou de moments d’impro, voire d’échanges entre les comédiens en dehors des prises puisque ceux-ci étaient aussi munis de micro-cravates. Claude Barras a profité du résultat pour concevoir sa mise en scène, à des millénaires de l’hystérie de la concurrence puisque le réalisateur n’hésite pas à user du plan-séquence pour nous inviter dans l’intimité de ses personnages et à aborder des sujets graves par le prisme des gamins qui les subissent. J’en profite au passage pour vous recommander les courts-métrages du monsieur, qui préfigurent déjà Ma vie de Courgette, notamment de par la thématique de l’enfance ou le design de ses personnages.

Ma vie de Courgette

Car comme je l’évoquais en intro, bien que la stop motion soit historiquement et étroitement liée à un certain type de récits, Ma vie de Courgette vise et assume un certain réalisme. On n’est pas du tout dans un remake du Vincent de Tim Burton par exemple, bien que les personnages puissent en un sens être considérés comme des freaks. Il n’y a pas le fantastique certes génial orchestré par le studio Laika, encore moins le méta de l’excellent Anomalisa qui captait lui aussi une certaine banalité du quotidien. Non, le film fuit les tendances comme la peste : il n’y a ni postmodernisme, ni cynisme, ni distanciation ni ironie dans ce récit simple, classique, universel et intemporel aux enjeux tout simplement humains.

L’animation est à l’avenant, émaillée des petits gestes qui insufflent la vie aux personnages, cette spontanéité et cette proximité qui manque à tellement de productions « pour enfants » sorties ces dernières années. Au point que l’on ne questionne pas une stop-motion qui n’aura jamais parue aussi naturelle, aussi évidente, idéale pour matérialiser le point de vue d’une enfance mise à l’écart du reste du monde. Sachez d’ailleurs que des animateurs de chez Laika et Aardman ont participé au film.

Alors après, à titre personnel, le film ne m’a pas pour autant bouleversé, même si j’ai du mal à définir pourquoi. J’ai eu la chance de découvrir le film au festival d’Annecy – le meilleur festival du monde – et je l’ai revu hier pour préparer cette vidéo, et si les frissons me sont venus la deuxième fois, il me manque toujours ce moment de grâce qui m’aurait vraiment emporté. Je ne sais pas, le film manque peut-être de conflits, ou peut-être aussi que cette volonté de rester observateur, si elle sert la proximité, ne favorise pas nécessairement l’implication émotionnelle. Peut-être, enfin, qu’il manque des idées aussi belles que celle de la météo des humeurs. Une idée géniale et bouleversante alors qu’elle n’apparaît qu’au détour de deux ou trois plans.

Ma vie de Courgette

Bon, je dis ça, mais à Annecy, tout le monde était en larmes. Donc ne vous y trompez pas ! Ma vie de Courgette est une vraie, une très belle réussite de l’animation française, marchant sur les traces d’autres réussites récentes telles que Tout en haut du monde, Phantom Boy ou Adama. Alors s’il vous plaît, ne laissez pas ce film connaître le même sort au box-office que ces trois là. Allez le voir, seul ou en famille, soutenez-le et parlez autour de vous de ce film plein d’amour, pur et ultra rafraîchissant, qui respecte l’enfant et son intelligence en ne le prenant jamais pour un teubé. Faites-moi plaisir et regardez Ma vie de Courgette.

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